Le Cycle du Midi (Arkadi & Boris Strougatski)

Le Cycle du Midi est un cycle romanesque des frères Arkadi et Boris Strougatski, qui sont peut-être les auteurs soviétiques de science-fiction les plus connus de la seconde moitié du XXe siècle. Il se compose de dix romans et quelques nouvelles publiés en russe entre les années 1960 et 1980.

L'édition que j'ai lue est un gros pavé de près de 1300 pages, il s'agit de l'intégrale publiée par Mnémos en 2022 et dirigée par Victoriya Patrice Lajoye, deux grands spécialistes de la science-fiction soviétique.

Avant de détailler mon avis sur chacun des dix romans qui composent le cycle, je vais commencer par dresser un bilan d'ensemble de mes deux semaines de lecture du cycle.

Tout d'abord, il faut admettre que certains aspects peuvent sembler un peu datés, notamment l'absence de protagonistes féminins, ou la vision d'un progrès unidimensionnel des sociétés qui évolueraient de façon inévitable en suivant des étapes successives.

Ces bémols étant exprimés, je dois dire que j'ai beaucoup aimé ce que j'ai lu. Les frères Strougatski ont écrit une science-fiction inventive, passionnante et intelligente, qui ressemble à la science-fiction occidentale tout en s'en éloignant suffisamment pour créer surprise et intérêt pour le lecteur français que je suis.

Par certains côtés, et c'est un grand compliment quand on sait l'admiration que j'ai pour l'œuvre de Iain M. Banks, cela m'a fait au cycle de la Culture, avec ces rencontres entre une civilisation utopique et différentes sociétés féodales, militaristes, bureaucratiques, ou tout simplement extraterrestres. Je ne sais pas si les deux auteurs ont voulu écrire une ode à l'altérité, mais ils ont en tout cas réussi à décrire des rencontres dans toutes leurs complexités, avec des dangers, des erreurs, des échecs, et quelques promesses.

Tous les romans du cycle ne se valent pas, mais les plus réussis sont vraiment excellents et méritent largement une place au panthéon des meilleurs œuvres de l'histoire de la science-fiction.

1. Midi : XXIIe siècle

Ce “roman” n'en est pas vraiment un, c'est plutôt une collection de nouvelles plus ou moins liées entre elles. On y suit une multitude de personnages, certains étant récurrents d'une nouvelle à l'autre. Il est parfois difficile de déceler une ligne directrice dans ces nouvelles, même si elles sont globalement toutes agréables à lire.

Les deux auteurs nous proposent de découvrir un XXIIe siècle où l'utopie d'un communisme d'abondance serait enfin réalisée sur la planète Terre et partirait à la conquêtes des étoiles. Nous sommes en quelque sorte à l'aube d'une nouvelle période de grandes découvertes, qu'elles soient spatiales ou scientifiques.

2. Il est difficile d’être un dieu

Dans ce roman, nous suivons Anton, observateur historique venu de la Terre, qui endosse depuis cinq ans d'identité du noble richissime Don Roumata sur une planète où règne encore la féodalité. Le royaume d'Arkanar sombre progressivement dans le fascisme sous l'influence de son ministre de la Sécurité, qui s'appuie sur la classe marchande et bourgeoise et s'en prend aux savants et aux artistes. Anton est tiraillé entre son rôle d'observateur qui lui interdit d'intervenir et son dégoût pour l'évolution du royaume qu'il voit sombrer jour après jour.

J'ai eu un petit peu de mal à rentrer dans ce roman, mais j'ai finalement été captivé par ce récit passionnant et intelligent.

3. Tentative de fuite

Anton et Vadim sont deux pilotes qui s'apprêtent à partir vers une planète terrestre encore inexplorée, quand Saül, un historien, leur demande de se joindre à eux pour fuir la Terre. Sur la planète inconnue, ils découvrent une société esclavagiste violente et se retrouvent face à un dilemme : intervenir, au mépris des règles, ou laisser faire ?

Il s'agit d'une roman court, plutôt une novella, qui se lit facilement. On retrouve l'humour des frères Strougastski, même si le ton de ce texte est plus sombre, par la nature des thématiques abordées.

4. L’île habitée

Maxime, jeune explorateur enthousiaste et naïf, échoue sur une planète où l'ambiance est sombre et déprimante. Une dictature militaire plonge la population dans l'apathie grâce à des ondes de contrôle mental auxquels Maxime est insensible. Révolté par ce qu'il découvre, Maxime va tenter de s'opposer au régime totalitaire.

Jusque là, ce roman est très nettement mon préféré du cycle depuis le début. Les frères Strougatski ont écrit un très grand roman de science-fiction qui parle de totalitarisme, de propagande, de révolte, de contrôle, et de révolution. Je suis même surpris que ce roman soit passé entre les mailles de la censure soviétique à l'époque, tant il peut être interprété comme une critique de tous les totalitarismes, y compris celui de l'URSS.

5. Le Petit

Un équipage de quatre explorateurs vient d'installer sa base sur une planète désertique où aucune vie n'a été détectée. Leur objectif est de préparer l'arrivée d'un peuple dont la planète natale est mourante. Le plan est mis en péril quand l'équipage découvre un être étonnant, seul survivant humain du crash du vaisseau spatial qui a coûté la vie de ses parents alors qu'il n'était qu'un bébé, et qui aurait été élevé par les mystérieux et très secrets habitants de la planète, reclus sous terre.

Ce roman propose une histoire de premier contact qui sort de l'ordinaire, avec ce “Petit” qui alterne des comportements humains et des attitudes et aptitudes beaucoup plus déroutantes. C'est un beau roman sur l'essence de l'humanité, sur l'altérité, et sur la rencontre sous toutes ses formes.

6. L’inquiétude

Ce court roman, ou plutôt cette novella, se déroule sur la planète Pandora, recouverte d'une immense forêt vivante. Une base terrienne est installée au sommet d'une falaise qui surplombe la forêt et sert à la fois de laboratoire pour les scientifiques et de refuge pour les touristes qui viennent chasser dans la forêt.

J'aurais du mal à en dire beaucoup plus car je n'ai pas réussi à entrer réellement dans ce texte. Après deux chapitres qui ne m'ont pas passionné, j'ai survolé la suite et j'ai fini par laisser tomber.

7. Un gars de l’enfer

Sur une planète inconnue, Gag est un jeune soldat d'élite au service d'une civilisation aristocratique, militariste et xénophobe, en guerre contre le voisin du Nord. Alors qu'il est gravement blessé au combat, il est secouru par un observateur terrien qui le ramène sur Terre. L'acclimatation s'annonce difficile pour le jeune homme qui a grandi dans le culte de l'armée et qui risque d'avoir du mal à trouver ses marques et sa place dans la société anarcho-communiste du futur imaginé par les frères Strougatski.

Il s'agit encore une fois d'un court roman où les deux auteurs portent un message clairement antimilitariste. On peut bien sûr trouver le protagoniste particulièrement antipathique, mais on peut également le plaindre d'avoir grandi dans une société qui a fait de lui ce qu'il est aujourd'hui.

8. Le scarabée dans la fourmilière

Une vingtaine d'année après les événements de L’île habitée, nous retrouvons Maxime Kammerer, qui n'est plus le jeune explorateur naïf et idéaliste de ses vingt ans mais un progresseur expérimenté qui travaille pour les Commission des Contacts. Son directeur le charge d'une mission secrète de la plus haute importance : retrouver Lev Abalkin, un progresseur qui a disparu récemment après la mort de son médecin traitant.

Le récit commence comme une enquête policière relativement classique mais prend ensuite de l'ampleur au fur et à mesure de Maxime et le lecteur en apprennent plus sur Lev Abalkin et les mystères qui l'entourent. Le livre prend alors une dimension supplémentaire qui lui donne toute sa saveur et en fait un grand livre de science-fiction.

9. L’arc-en-ciel lointain

Sur une planète consacrée quasi-exclusivement à des expérimentations scientifiques, l'impensable se produit. L'arrogance et l'inconscience des scientifiques ont atteint les limites des lois physiques. La catastrophe est imminente, inévitable. Un vaisseau de ravitaillement de passage sur la planète peut participer aux secours, mais le moment des dilemmes moraux est venu : qui et que doit-on sauver en priorité ?

Dans un contexte d'urgence et d'effondrement d'une société, ce roman dresse le portrait féroce de scientifiques aveuglés par leur hubris, montant sur leurs grands chevaux pour défendre la science comme pierre angulaire de l'avenir de l'humanité mais mesquins et égoïstes dans leurs préoccupations personnelles pour accaparer les ressources.

C'est encore un grand roman de science-fiction des frères Strougatski, et j'ai hâte désormais de lire le dernier roman du cycle.

10. Les vagues éteignent le vent

Après plusieurs romans qui se déroulaient sur d'autres planètes, celui-ci nous ramène sur Terre. Maxime Kammerer, désormais un vieil homme et directeur de la section clandestine de la Commission des Contacts charge le jeune Toïvo Gloumov d'une mission importante. Il va enquêter sur des phénomènes étranges qui se sont déroulés depuis quelques années qui ne semblent pas avoir de liens, mais qui pourraient être l'œuvre des mystérieux Pèlerins, cette super-civilisation qui manipule peut-être en secret l'évolution de l'humanité.

Le thème de ce récit est relativement classique en science-fiction, mais la réalisation est excellente. Sur la forme, le roman se compose d'extraits de rapports, de compte-rendus d'entretiens, de reconstitutions a posteriori de scènes passées. Ce qui pourrait être aride est en réalité très vivant, grâce à l'écriture habile des frères Strougatski. Sur le fond, les deux auteurs parviennent à gérer le suspense et à surprendre le lecteur jusqu'au bout.

Le récit nous permet également de suivre deux personnages passionnants, le désormais vénérable Maxime Kammerer et le jeune Toïvo Gloumov, mais de dire au revoir à d'autres personnages que nous avons croisé à plusieurs reprises tout au long du cycle, comme l'explorateur Leonid Gorbovski ou le pilote Guennadi Komov.

Ce dernier roman conclut magistralement un cycle dont je garderai un très bon souvenir. Ce fut un très bon moment de lecture, qui s'achève sur une très belle note.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

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