Zéro Janvier

Chroniques d'un terrien en détresse – Le blog personnel de Zéro Janvier

Solarpunk – Vers des futurs radieux est un recueil de nouvelles dirigé par André-François Ruaud et publié en juin 2024 chez Les Moutons Électriques, une maison d’édition indépendante qui a malheureusement annoncé sa fermeture en janvier 2025.

Loin de la science-fiction militariste et des dystopies, le genre solarpunk propose des récits utopistes et écologiques, imagine des futurs meilleurs et propose des axes de réflexion pour penser l'avenir sous un jour radieux.

Une des particularités du solarpunk est qu'il s'agit d'un mouvement autogéré international, qui publie des anthologies un peu partout.

Il n'était pas encore paru d'anthologie francophone de solarpunk ; le moment nous a semblé bon pour le faire, en fêtant le 20e anniversaire des Moutons électriques, avec des nouvelles inédites de Christine Luce, Silène Edgar, Chloé Chevalier, Jeanne Mariem Corrèze, Basile Cendre, Dominique Warfa, Xavier Dollo, Jayaprakash Satyamurty, Laurent Queyssi et Morgane Caussarieu.

Le livre regroupe dix-sept textes dont l’appartenance au genre solarpunk est parfois ténue. De ce fait, les amateurs de solarpunk pourraient être déçus par ce recueil, même si personnellement j’ai trouvé certains textes vraiment intéressants. L’ensemble est plutôt agréable à lire, avec des hauts et des bas, comme souvent dans ce genre d’exercice où tous les textes ne peuvent pas plus à tout le monde.

Voici un bref aperçu de chacun des textes :

1. Une île (et quart) sous la lune rouge (Thomas Géha)

Une histoire assez étrange sur une île bretonne, que j’ai lue un dimanche soir et qui m’a suffisamment perturbé pour que je passe une mauvaise nuit, ce qui ne veut pas dire que cela en fait une mauvaise nouvelle, au contraire. Ce qui dérange à souvent du bon.

2. Retour au pays natal (Jean-Pierre Hubert)

Un alsacien tente de rentrer chez lui et traverse les Vosges, qui servent de zone tampon entre la Fédération néo-socialiste et le Rheinland démo-capitaliste. Sa voiture tombe en panne et il trouve refuge au sein d’une communauté libre.

3. Nulle part et en Crimée (Olav Koulikov)

Dans un empire anglo-russe autoritaire, un journaliste londonien part en reportage en Crimée, où se déroule la dernière guerre impériale.

4. Quelques pas en arrière entre Styx et Achéron (Jacques Boireau)

Un homme qui a fondé une cité utopique se remémore son enfance autour des Forges et de la Fonderie où travaillaient ses parents et où il était destiné à les rejoindre un jour.

5. Un point au large (Mélanie Fievet)

Le récit mélancolique d’une migration, d’une désertion, d’un exil, d’un départ vers l’ailleurs, vers le dehors, le refus d’un ordre social injuste et morose.

6. Bastiide (Laurent Queyssi)

Après l’effondrement, une fillette raconte le jour des funérailles du patriarche de la communauté fortifiée où elle a grandi.

7. Sur des langueurs océanes (Dominique Warfa)

Un adolescent naufragé qui a fui une communauté réactionnaire est accueilli sur une île artificielle pilotée par une IA et où cinq techniciens tentent de faire vivre une utopie scientifique et libertaire.

8. Premier mai (Silène Edgar)

Dans une France après l’effondrement, qui subit des hivers extrêmes et des étés caniculaires, où les plantes sont de plus en plus rares, des enfants tentent de quitter leur condition miséreuse en passant un concours qui favorise plutôt les jeunes bourgeois qui peuvent encore se payer une éducation.

9. La gueule sans crocs (Basile Cendre)

Dans une ville dévastée par le changement climatique, des adolescents partent à la recherche d’un garçonnet disparu dans les entrailles de la cité.

10. La pluie coule entre nos doigts (Christine Luce)

Sur une exoplanète où les premiers colons se sont organisés en Commune, un vaisseau spatial est à l’approche, transportant la nouvelle vague de colons venus d’une Terre épuisée.

11. La succulente (Chloé Chevalier)

Une fillette découvre, prend soin d’une plante inconnue venue d’ailleurs, et grandit à ses côtés.

12. Serveur autonome pour la sauvegarde de l’habitat alpin (Jeanne Mariem Corrèze)

SASHA, une intelligence artificielle, est chargé de veiller à la sauvegarde de l’écosystème alpin. J’aurais du mal à en dire beaucoup plus, car j’ai eu du mal à suivre où cette courte nouvelle voulait m’amener.

13. Ce qui n’est pas nommé (Roland C. Wagner)

Dans une cité côtière où il n’existe plus de mot pour désigner la pluie, des nomades du désert arrivent, et un adolescent s’apprête à passer l’épreuve rituelle pour devenir adulte. Roland C. Wagner joue parfaitement avec le langage et le vocabulaire dans cette très jolie nouvelle.

14. Voyageuse (Xavier Dollo)

Cinq ans après le cyclone qui a tué ses parents, sur une Terre dévastée et abandonnée par la majorité de ses habitants partis vers les étoiles, Caroline vit dans un bunker, protégée du monde extérieur par des droïdes. Un jour, une étoile tombe du ciel.

15. Fran et ses deux maris (Nicolas Texier)

Dans un futur plus ou moins proche, les humains ont accepté de prendre une drogue pour éteindre leur instinct de domination et remettre leur survie aux mains d’une intelligence artificielle qui décide désormais quasiment tout pour eux, au nom de leur protection et celle de leur écosystème.

16. Quand on aura fini, elle sera magnifique (Blaise Cendre)

Un vieux briscard du recyclage planétaire, qui cherche la rédemption pour ses fautes passées, et sa jeune assistante débarquent sur une des nombreuses planètes surexploitées par l’expansion humaine, avant que l’humanité renonce à ses penchants destructeurs.

17. Dans l’enfer plutonien (Jayaprakash Satyamurthy)

Un très court texte assez obscur, dont je ne suis pas certain d’avoir saisi le sens.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

Discuss...

Quand commence le capitalisme ?, De la société féodale au monde de l’Économie, est un essai de l’historien Jérôme Baschet, publié en avril 2024 aux éditions Crise & Critique.

Quand le capitalisme a-t-il commencé ? L'interrogation paraît simple. Pourtant, aucun consensus n'émerge parmi les historiens. En adoptant un critère rigoureux pour distinguer le capitalisme des simples pratiques commerciales et monétaires, Jérôme Baschet remet en question bien des modèles historiques classiques et explore la complexité des forces à l'oeuvre dans la transition du féodalisme au capitalisme. Il interroge les dynamiques internes de la société médiévale, soulignant les spécificités de la trajectoire européenne tout en récusant les biais eurocentriques.

Défendant une perspective discontinuiste, il souligne que cette transition na rien dune évolution linéaire prédestinée, mais quelle représente une rupture radicale dans l'histoire humaine et planétaire, dont la portée se révèle pleinement dans le contexte actuel de crise climatique et écologique.

Sur les trois questions considérées quand ? comment ? quoi ? , l'auteur semploie à clarifier les termes des débats à mener, offrant ainsi une réflexion approfondie sur la formation historique du capitalisme, un monde caractérisé par l’autonomisation de l’économie et l’affirmation d’une logique d’illimitation, dont il nous est donné aujourd’hui d’éprouver les conséquences.

Après avoir lu La civilisation féodale, qui était un pavé dense et passionnant, j’ai eu envie de poursuivre mes lectures des ouvrages de Jérôme Baschet, avec cet essai plus court qui prolonge certaines réflexions sur la transition entre féodalité et capitalisme.

L’ouvrage est composé de trois chapitres qui s’articulent chacun autour d’une question : Quand ? Comment ? Quoi ?

Dans le premier chapitre, Chronologie : de si grandes divergences, Jérôme Baschet présente les différentes théories sur la « date de naissance » du capitalisme puis défend la thèse d’une apparition tardive et brutale, autour du XVIIIe et du XIXe siècle.

Dans le deuxième chapitre, Quels facteurs de la transition ?, l’auteur analyse les éléments qui caractérisent et ont permis la transition du féodalisme au capitalisme. Il s’appuie pour cela sur ses réflexions sur la civilisation féodo-ecclésiale développées dans La civilisation féodale, mais aussi sur les travaux de l’anthropologue Philippe Descola sur le naturalisme et la naissance de la rupture entre nature et culture dans la pensée européenne.

Enfin, dans la troisième partie, Capitalisme : mais de quoi parle-t-on ?, Jérôme Baschet tente une définition du capitalisme et insiste sur la différence entre d’une part la présence d’activités du capital (commerce, manufacture, etc.) dans des sociétés non capitalistes (par exemple la civilisation médiévale européenne définie par le féodalisme et l’Église), et d’autre part l’existence d’un système capitaliste global qui caractérise un nouvel ordre social. Dans celui-ci, l’économie s’est autonomisée de la société et les rapports de production et sociaux sont définis et sous l’emprise du capital.

J’ai lu très rapidement cet essai, à la fois parce qu’il est court et parce qu’il est très accessible et rapide à lire. Jérôme Baschet va à l’essentiel pour aborder son sujet, on sent qu’il aurait pu développer certaines thématiques mais qu’il a souhaité rester concentré sur la ligne directrice tout au long de son texte.

J’ai trouvé ce livre captivant du début à la fin, et cela ne fait que renforcer mon intérêt pour les textes de Jérôme Baschet. Si je ne partage pas forcément toutes ses idées, j’apprécie ses réflexions et ce qu’elles apportent aux débats sur une éventuelle et souhaitable transition post-capitaliste. A ce propos, je ne peux pas achever ce billet sans citer le dernier paragraphe de la conclusion :

En tout cas, on admettra que ce n’est pas la même chose de penser le dépassement du capitalisme selon que l’on voit en lui l’aboutissement de tendances millénaires inscrites dans la nature humaine ou, au contraire, une anomalie historique radicale, ayant conduit à une drastique dégradation des conditions de vie sur Terre et mettant en péril l’existence de très nombreuses espèces, homo sapiens compris.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

Discuss...

La civilisation féodale, De l’an mil à la colonisation de l’Amérique, est un livre de l’historien Jérôme Baschet, publié pour la première fois en 2004 et dont j’ai lu la quatrième édition de 2018.

Sombre repoussoir des Lumières et de la modernité, le Moyen Âge peine à se défaire de sa mauvaise réputation. Pourtant, au cœur de ce millénaire se loge une singulière période d’essor et d’élan créateur, déterminante pour la destinée du monde européen.

Réputé anarchique, le système féodal repose en fait sur une organisation sociale efficace. L’Église, colonne vertébrale de la société, assure la cohésion des entités locales tout en conférant à la chrétienté une prétention à l’universalité. Les manières de percevoir et de vivre le temps, l’espace, l’au-delà, l’âme et le corps révèlent les paradoxes d’une civilisation exceptionnellement féconde.

Ainsi, le féodalisme, traditionnellement considéré comme l’âge de la stagnation et de l’obscurantisme, pourrait bien être l’un des ressorts oubliés de la dynamique par laquelle l’Occident a imposé sa domination à l’Amérique d’abord, puis à l’ensemble de la planète.

Porté par une thèse originale, La Civilisation féodale s’est imposé dès sa première parution comme une somme incontournable sur l’histoire médiévale.

Dans une première partie qui suit une construction principalement chronologique, Jérôme Baschet relate la formation et l’essor de la chrétienté féodale :

  1. Genèse de la société chrétienne : Le haut Moyen-Âge
  2. Ordre seigneurial et croissance féodale
  3. L’Église, institution dominante du féodalisme
  4. De l’Europe médiévale à l’Amérique coloniale

Dans une seconde partie plus thématique, l’auteur décrit les structures fondamentales de la société médiévale :

  1. Les cadres temporels de la chrétienté
  2. La structuration spatiale de la société féodale
  3. La logique du salut
  4. Corps et âmes : personne humaine et société chrétienne
  5. La parenté : reproduction physique et symbolique de la chrétienneté
  6. L’expansion médiévale des images

Hormis quelques rares passages que j’ai survolés, j’ai été passionné du début à la fin. Jérôme Baschet propose une synthèse passionnante, érudite mais d'une grande clarté sur la civilisation féodale, de son berceau européen à sa colonisation de l'Amérique.

L’auteur défend la thèse d’un « long Moyen-Âge » théorisé par Jacques Le Goff et qui s’étendrait jusqu’au tournant du XVIIIe siècle et du XIXe siècle, la révolution industrielle servant de rupture avec la période contemporaine. Ainsi, Jérôme Baschet considère la colonisation de l’Amérique comme une conséquence propre à la logique médiévale et non comme le point de départ de la modernité et du capitalisme, comme d’autres auteurs l’affirment. Je ne sais pas comment me positionner exactement dans ce débat, je ne suis pas certain d’ailleurs d’avoir les armes théoriques pour le faire personnellement, mais c’est un débat intéressant et parfaitement alimenté par les arguments et les réflexions de Jérôme Baschet.

De façon générale, j’aime décidément beaucoup les textes de Jérôme Baschet et son approche d'universitaire français qui vit désormais au Mexique et qui étudie et enseigne l'histoire européenne vue d'Amérique.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

Discuss...

Après avoir lu Le Père Goriot, j’ai voulu poursuivre ma découverte de La Comédie humaine d’Honoré Balzac avec un autre roman parmi les plus connus de l’auteur : Illusions perdues, dans cette belle édition de Patrick Berthier chez Le Livre de Poche. Il faut le dire, l’appareil critique est de grande qualité et j’ai lu avec beaucoup d’intérêt la préface et les notes de bas de page de Patrick Berthier.

À Angoulême, David Séchard, un jeune poète idéaliste, embauche dans son imprimerie un ami de collège, Lucien Chardon, qui prendra bientôt le nom de sa mère, Rubempré. Poète lui aussi, il bénéficie d'une sorte de gloire locale et fréquente le salon de Louise de Bargeton à qui le lie bientôt une intrigue sentimentale qui fait tant jaser que tous les deux partent pour Paris.

Voilà bientôt Lucien lancé dans le monde des lettres aussi bien que de la haute société, mais si Paris est la ville des “gens supérieurs”, ce sera également pour lui celle des désillusions. C'est bien la figure de Lucien, en effet, qui donne surtout son unité aux Illusions perdues qui ont d'abord été, de 1837 à 1843, une suite de trois romans devenus plus tard les trois parties de celui que nous lisons, quand Balzac eut conçu le projet de La Comédie humaine et décidé de faire de sa trilogie l'une des Scènes de la vie de province.

Car si Paris reste bien au cœur du triptyque, c'est à Angoulême, néanmoins, que se noue le destin des héros, à Angoulême encore qu'il s'assombrit. Revenu dans sa ville natale, Lucien n'est pas loin d'y sombrer – avant une véritable ascension dont Balzac fera le récit dans un autre grand livre : Splendeurs et misères des courtisanes.

Si Le Père Goriot était relativement court et se lisait facilement, celui-ci est un pavé, parfois à la limite de l’indigeste. Le coeur du récit est passionnant, l’arc narratif autour de Lucien est bien mené, mais Balzac a trop souvent tendance à faire des digressions et à alourdir son texte de détails et de détours tout à fait dispensables, surtout que le lecteur contemporain que je suis.

Le parcours de Lucien est tragique, dans le sens où sa destinée, faite d’ascension et de chute, semble écrite d’avance. Son départ pour Paris, par amour autant que par ambition, pourrait être le début d’une grande carrière, mais aussi le début des tentations et des désillusions. De caractère trop faible, plus attiré par les mondanités faciles que par le travail souterrain, Lucien plonge dans le monde corrompu du journalisme au détriment de sa carrière d’auteur, et il finit par en payer le prix. Tel Icare, Lucien s’approche trop du soleil et chute quand il croit avoir atteint son but. Son retour à Angoulême marque autant la fin de ses illusions que de celles de sa famille sur lui-même.

Malgré les trop nombreuses digressions et longueurs, que l’on peut en partie expliquer par la publication du texte sous forme de feuilleton, je comprends pourquoi ce roman est considéré comme un classique et un chef d’oeuvre de la littérature française. J’ai parfois souffert en lisant certains chapitres rébarbatifs et répétitifs, mais le roman offre également de très beaux moments. Le portrait de la société mondaine parisienne et du milieu du journalisme et des éditeurs est aussi cruel que passionnant.

Je ne sais pas si j’aurai le courage de plonger dans d’autres romans de La Comédie humaine, mais je suis déjà heureux d’avoir pris le temps d’en lire deux oeuvres parmi les plus connues. Cela valait le coup, assurément.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

Discuss...

Il y a quelques années, j'avais entrepris de rattraper mes lacunes dans les classiques de la littérature française, en particulier parmi les grands auteurs du XIXe siècle. J'avais commencé par Victor Hugo, puis Emile Zola, dont j'avais beaucoup aimé la saga des Rougon-Macquart. Cette année, je vais essayer de découvrir l'oeuvre d'Honoré de Balzac, même si je ne pense pas avoir le courage de lire la presque centaine de romans qui composent La Comédie humaine. Je débute par ses livres les plus connus, à commencer par Le Père Goriot publié entre 1834 et 1835, d'abord en feuilleton puis en librairie.

Un brave homme – pension bourgeoise, 600 francs de rente – s'étant dépouillé pour ses filles qui toutes deux ont 50 000 livres de rente, mourant comme un chien : telle est l'indication que l'on peut lire dans l'album de Balzac qui contient le germe du Père Goriot.

Mais ce roman est bien autre chose que le récit d'une agonie. C'est l'éducation sentimentale de Rastignac, jeune provincial monté à Paris, son apprentissage de la vie, de la société et des hommes. C'est aussi le portrait d'une ville livrée au plaisir, où les honnêtes gens se déchirent entre eux. C'est enfin Vautrin qui, sous des dehors bon enfant, cache un visage démoniaque. À l'image de la pension Vauquer, Le Père Goriot est un carrefour où se croisent les destins.

Il s'agit d'un roman relativement court, un peu plus de deux cent pages dans l'édition numérique que j'ai lue. Nous y suivons les aventures d'Eugène de Rastignac, aristocrate ambitieux sans le sou, étudiant tout juste débarqué à Paris, où il cherche la fortune, l'amour, et le prestige social. En attendant, il loue une chambre dans une pension, parmi une galerie de personnages désargentés. Parmi eux, le Père Goriot, un artisan veuf et retraité, dévoué à ses deux filles, égoïstes et frivoles qui se sont éloignées de lui depuis qu'elles ont chacune fait un beau mariage.

Si le style de Balzac est parfois lourd pour un lecteur contemporain, ses personnages sont magnifiquement écrits et son portrait de la société parisienne sous la Restauration est cruellement sublime. Je comprends que ce roman fasse partie des classiques de l'auteur et qu'il soit souvent cité parmi ceux qu'il faut lire parmi tous ceux qui composent La Comédie humaine.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

Discuss...

Deep Secrets, Boys' Friendships and the Crisis of Connection, est un livre de la psychologue et chercheuse Niobe Way, publié en 2011 chez Harvard University Press.

“Boys are emotionally illiterate and don’t want intimate friendships.” In this empirically grounded challenge to our stereotypes about boys and men, Niobe Way reveals the intense intimacy among teenage boys especially during early and middle adolescence. Boys not only share their deepest secrets and feelings with their closest male friends, they claim that without them they would go “wacko.” Yet as boys become men, they become distrustful, lose these friendships, and feel isolated and alone.

Drawing from hundreds of interviews conducted throughout adolescence with black, Latino, white, and Asian American boys, Deep Secrets reveals the ways in which we have been telling ourselves a false story about boys, friendships, and human nature. Boys’ descriptions of their male friendships sound more like “something out of Love Story than Lord of the Flies.” Yet in late adolescence, boys feel they have to “man up” by becoming stoic and independent. Vulnerable emotions and intimate friendships are for girls and gay men. “No homo” becomes their mantra.

These findings are alarming, given what we know about links between friendships and health, and even longevity. Rather than a “boy crisis,” Way argues that boys are experiencing a “crisis of connection” because they live in a culture where human needs and capacities are given a sex (female) and a sexuality (gay), and thus discouraged for those who are neither. Way argues that the solution lies with exposing the inaccuracies of our gender stereotypes and fostering these critical relationships and fundamental human skills.

Je le dis tout de suite : il s’agit d’un livre absolument génial, dans lequel Niobe Way fait la synthèse de ses travaux de recherche auprès d'adolescents américains sur les amitiés entre garçons.

La thèse présentée par l'autrice tient en deux temps :

Au début de l'adolescence, les garçons ont et cherchent des amitiés fortes, intimes, avec d'autres garçons avec lesquels ils peuvent se confier, partager leurs secrets et leurs sentiments.

A la fin de l'adolescence, sous la pression de la culture masculiniste et des stéréotypes de genre, les mêmes garçons ont perdu ou renoncé à ces amitiés et considèrent que parler de leurs sentiments n'est pas “viril”, que seuls les filles et les gays le font. En même temps, ils regrettent, plus ou moins ouvertement, cette situation et les effets que cela a sur eux.

Ce livre illustre parfaitement les dégâts de la culture masculiniste sur les garçons, transformant de jeunes adolescents sensibles, empathiques et ouverts à soi et aux autres, en jeunes adultes solitaires, méfiants, souffrant d'isolement émotionnel et parfois de dépression.

Ce livre confirme ce que je pense depuis quelque temps : si le patriarcat est d'abord une oppression sur les filles et les femmes, en sortir libèrera aussi les garçons et les hommes.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

Discuss...

J’ai entendu la sociologue Isabelle Clair parler de ses enquêtes de terrain et du livre où elle en a fait la synthèse dans un épisode récent du podcast Les Couilles sur la table, créé par Victoire Taillon et désormais repris par Naomi Titti. Son sujet de recherche, ce sont l’amour, la sexualité et le couple chez les adolescents. En l’espace de vingt ans et sur trois terrains différents, elle a suivi une centaine d’adolescents pour étudier comment leurs premières fois accompagnent leur transformation de filles en femmes et de garçons en hommes. Elle a synthétisé ses travaux dans ce livre : Les Choses sérieuses, Enquête sur les amours adolescentes, publié mars 2023 au Seuil.

Les premières amours sont des choses sérieuses : les filles s’y transforment en femmes, les garçons en hommes. Loin de la fraîcheur et de la liberté que leur prêtent parfois les souvenirs adultes, ces métamorphoses sont difficiles, pleines d’enjeux et d’embûches. Pour faire leurs preuves, les jeunes doivent s’efforcer de répondre à des attentes sans que celles-ci ne soient jamais nettement formulées, tant l’attirance et le sexe sont réputés affaires naturelles et spontanées.

À partir de trois terrains d’observation qui l’ont menée des cités d’habitat social aux beaux quartiers parisiens en passant par le monde rural, Isabelle Clair propose une lecture sensible et incarnée de la façon dont les jeunesses françaises traversent cet âge des amours débutantes, du collège à l’entrée dans l’âge adulte. Elle montre qu’on attend toujours de la réserve de la part des filles, de la puissance de la part des garçons et que les conduites quotidiennes sont loin d’être bouleversées par le mariage pour tous et le mouvement MeToo. Son travail d’enquête au plus près des expériences révèle ainsi comment les jeunes viennent à la sexualité.

Isabelle Clair a travaillé sur trois terrains différents, dans trois milieux socio-culturels différents : les cités populaires de la banlieue parisienne, la ruralité dans la Sarthe, et les beaux quartiers parisiens.

L’étude illustre la construction des rapports de genre, des modèles genrés, des contre-modèles à éviter et à rejeter, des injonctions différentes et parfois contradictoires qui pèsent sur les garçons et sur les filles.

Isabelle Clair décrit le couple adolescent, forcément hétérosexuel, comme une parade, aux deux sens du terme : une mise en scène pour performer son genre, et une façon d’écarter le risque d’être considéré comme une pute (pour les filles) ou comme un pédé (pour les garçons).

Les filles doivent être intéressées par les garçons, mais pas trop ouvertement. Elles doivent justifier leurs sentiments amoureux pour accéder à la sexualité sans subir l’injure et la mauvaise réputation.

Les garçons doivent séduire, se montrer intéressés par la sexualité et non par les sentiments. Ils doivent prouver leur hétérosexualité et leur masculinité, démontrer à la fois leur appartenance au groupe des hommes et leur domination sur les filles.

J’ai trouvé ce livre passionnant et très bien construit. L’alternance entre les verbatim des échanges avec les adolescents et l’analyse de la sociologue rendent la lecture vivante et enrichissante. Le discours sur le genre, les modèles genrés et les risques de la marginalité m’ont particulièrement intéressés, ainsi que les intersections entre les rapports de classe, de race et de genre.

En conclusion, l’autrice retient 4 caractéristiques des expériences adolescentes de l’amour, du couple, et de la sexualité : – le devoir d’aimer ou le tribut des filles à la supériorité des garçons – un noyau normatif du genre diversement contrarié – virilité racaille et féminité classe : des idéaux aux antipodes de l’espace social – les conditions sociales du récit de soi (et de sa réception)

Sur ce dernier point, et en particulier sur la difficulté des garçons à parler de soi, j’ai particulièrement retenu cet extrait, qui l’a particulièrement parlé :

On peut supposer que le fait d'occuper une position dissidente ou marginalisée au sein du groupe de garçons, et de le reconnaître, a des effets dans la durée, engendrant de plus grandes capacités à parler de soi, à se penser soi-même et à penser les autres comme problème. Une aptitude que la majorité des garçons ne développent pas ou répriment, comme on attend généralement d'eux qu'ils répriment l'expression de leurs émotions (et leurs émotions elles-mêmes).

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

Discuss...

J’ai découvert l’autrice et psychologue Carol Gilligan dans un épisode récent du podcast Folie douce de Lauren Bastide. Elle y parlait notamment de son best-seller In a Different Voice, publié en 1982 et qui a semble-t-il révolutionné la psychologie féministe, et de son dernier livre In a Human Voice, publié en 2023 et qui revient plus de quarante ans après sur le sujet de son premier succès.

Carol Gilligan's landmark book In a Different Voice – the “little book that started a revolution” – brought women's voices to the fore in work on the self and moral development, enabling women to be heard in their own right, and with their own integrity, for the first time.

Forty years later, Gilligan returns to the subject matter of her classic book, re-examining its central arguments and concerns from the vantage point of the present. Thanks to the work that she and others have done in recent decades, it is now possible to clarify and articulate what couldn't quite be seen or said at the time of the original publication: that the “different voice” (of care ethics), although initially heard as a “feminine” voice, is in fact a human voice; that the voice it differs from is a patriarchal voice (bound to gender binaries and hierarchies); and that where patriarchy is in force or enforced, the human voice is a voice of resistance, and care ethics is an ethics of liberation. While gender is central to the story Gilligan tells, this is not a story about gender: it is a human story.

With this clarification, it becomes evident why In a Different Voice continues to resonate strongly with people's experience and, perhaps more crucially, why the different voice is a voice for the 21st century.

L’entretien que Carol Gilligan avait accordé à Lauren Bastide m’avait donné envie de lire à la fois In a Different Voice, son succès de 1982, et In a Human Voice, le livre qui en est le prolongement quatre décennies plus tard. J’ai évidemment commencé par le plus ancien, mais j’ai eu beaucoup de mal avec ce livre. Le texte était peut-être trop pointu pour moi, le style trop aride, j’en ai en tout cas abandonné la lecture après quelques chapitres.

Cependant, comme le sujet m’intéressait et que j’avais senti dans le podcast de Laurent Bastide que l’autrice avait des choses vraiment intéressantes à dire, j’ai voulu insister et je me suis plongé dans In a Human Voice. Je ne le regrette pas, car c’est un livre passionnant, voire bouleversant, sur la souffrance psychique que subissent les filles puis les femmes, mais aussi les garçons puis les hommes, dans le système patriarcal.

J’ai apprécié que l’autrice fasse une sorte d’auto-critique ou en tout cas de relecture critique de son premier livre, en tenant compte des remarques que celui-ci a suscité depuis sa sortie. Il y a notamment cet extrait qui reconnait les limites du premier livre et le complète parfaitement :

From the vantage point of the present, then, it has become possible for me to clarify and articulate what couldn’t quite be seen or said at the time when my work was first published: that the “different voice” (the voice of care ethics), although initially heard as a “feminine” voice, is in fact a human voice, that the voice it differs from is a patriarchal voice (listen for the tell-tale gender binaries and hierarchies), and that where patriarchy is in force and enforced, the human voice is a voice of resistance, and care ethics is an ethics of liberation. With this theoretical clarification, it becomes evident why In a Different Voice continues to resonate strongly with people’s experience and, perhaps more crucially, why the different voice is a voice for the twenty-first century.

En tant qu’homme, j’ai également été touché quand l’autrice aborde la question de l’éducation des garçons et de leur « initiation » au patriarcat :

By undercutting human relational capabilities, the initiation into patriarchy compromises children’s ability to survive and to thrive. It also lays the ground for all forms of oppression, whether on the basis of race, class, caste, sexuality, religion, or what have you. This is because children’s internalization of gender codes, which require them to dissociate themselves from aspects of their humanity, clouds their ability to perceive and to resist injustice.

By following a group of 4- and 5-year-olds as they move from prekindergarten through kindergarten and into first grade, Chu saw children who had been attentive, articulate, authentic, and direct in their relationships with one another and with her gradually becoming more inarticulate, more inattentive, more inauthentic, and indirect with one another and with her. They were becoming “boys,” or how boys are often said to be. But, as Chu cautions, boys know more than they show. Chu was tracking a process of initiation whereby children, in their desire to establish themselves as boys, were putting on a cloak of masculinity. They were disguising themselves by shielding those aspects of themselves that would lead them to be seen as not masculine (meaning feminine) or as like a woman (girly or gay), in a world where being a man means being superior.

A picture was settling into place of an initiation that begins with young boys, roughly between the ages of 4 and 7, continues with girls when they reach adolescence (roughly between 11 and 14), and then replays with boys in the late years of high school, when, in the words of one of the boys in Way’s studies, they “know how to be more of a man.” An initiation that mandates dissociation and compromises children’s relational capacities – an initiation that leaves a psychological scar.

The initiation begins with boys. In When Boys Become Boys – the first panel of the triptych – Judy Chu records what she came to know by listening to 4- and 5-year-old boys. She saw evidence of boys’ resistance to becoming a “boy” in their strategic concealment of their empathy and desire for closeness. Chu observes that the very relational capacities boys learn to shield in becoming a “boy,” the empathy and emotional sensitivity that enable them to read the human world around them so accurately and so astutely, are essential if they are to realize the closeness they now seek with other boys. Yet in blunting or concealing these capacities in order to establish themselves as one of the boys, they render that closeness unattainable.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

Discuss...

Des électeurs ordinaires, Enquête sur la normalisation de l'extrême droite, est un ouvrage du sociologue Félicien Faury, publié en mai 2024 au Seuil. J’avais vu, lu et entendu plusieurs fois son auteur en parler dans des articles, des vidéos ou des podcasts. Je savais que je le lirais un jour, mais j'avais repoussé ce moment car j'avais un peu peur d'être confronté à la parole de ces “électeurs ordinaires” qui donnent son titre au livre.

Ils sont artisans, employés, pompiers, commerçants, retraités… Ils ont un statut stable, disent n’être « pas à plaindre » même si les fins de mois peuvent être difficiles et l’avenir incertain. Et lorsqu’ils votent, c’est pour le Rassemblement national. De 2016 à 2022, d’un scrutin présidentiel à l’autre, le sociologue Félicien Faury est allé à leur rencontre dans le sud-est de la France, berceau historique de l’extrême droite française. Il a cherché à comprendre comment ces électeurs se représentent le monde social, leur territoire, leur voisinage, les inégalités économiques, l’action des services publics, la politique. Il donne aussi à voir la place centrale qu’occupe le racisme, sous ses diverses formes, dans leurs choix électoraux. Le vote RN se révèle ici fondé sur un sens commun, constitué de normes majoritaires perçues comme menacées – et qu’il s’agit donc de défendre. À travers des portraits et récits incarnés, cette enquête de terrain éclaire de façon inédite comment les idées d’extrême droite se diffusent au quotidien.

L’ouvrage est à la fois passionnant et terrifiant. Comme je le craignais, il a été difficile pour moi de lire les paroles et la vision du monde portées par les électeurs du RN que Félicien Faury a rencontrés entre 2016 et 2022. Pour autant, le travail de sociologue réalisé par l’auteur pour sa thèse de doctorat et pour ce livre est nécessaire et très éclairant.

D’après Félicien Faury, le racisme est central dans les motivations de ces électeurs, et il recommande de ne pas fermer les yeux sur cet aspect, au profit d’une vision purement sociale ou économique d’un vote que serait vu uniquement comme contestataire.

Evidemment, cette vision racialiste du monde s’appuie également sur des considérations sociales et matérielles : ces deux aspects s’auto-alimentent, dans un souci partagé par ces électeurs de rester majoritaires d’une part, et dominants parmi les dominés d’autre part.

Dans un système de triangulation sociale où ces individus s’estiment pris en étau entre des élites inaccessibles et des classes populaires immigrées bénéficiant d’un système de redistribution sociale dont ils considèrent ne plus bénéficier eux-mêmes, le racisme et le vote RN deviennent des moyens de lutter contre une impuissance économique, sociale et culturelle.

Je ne sais pas si je ressors très optimiste sur notre avenir politique et social après avoir lu ce livre, mais c’est en tout cas une étude sociologique qui me semble de grande qualité, accessible au plus grand nombre, et très utile pour comprendre à la fois les motivations de ce vote croissant pour l’extrême-droite et les déterminants sociologiques derrière ce phénomène politique inquiétant.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

Discuss...

La Société contre l’État est un recueil de textes de l’ethnologue et anthropologue Pierre Clastres, spécialiste des peuples autochtones d’Amérique du Sud et penseur libertaire. L’ouvrage a été publié pour la première fois en 1974 chez Les Éditions de Minuit, et j’en ai lu une réédition numérique récente.

Quand, dans la société primitive, l’économique se laisse repérer comme champ autonome et défini, quand l’activité de production devient travail aliéné, comptabilisé et imposé par ceux qui vont jouir des fruits de ce travail, c’est que la société n’est plus primitive, c’est qu’elle est devenue une société divisée en dominants et dominés, en maîtres et sujets, c’est qu’elle a cessé d’exorciser ce qui est destiné à la tuer : le pouvoir et le respect du pouvoir. La division majeure de la société, celle qui fonde toutes les autres, y compris sans doute la division du travail, c’est la nouvelle disposition verticale entre la base et le sommet, c’est la grande coupure politique entre détenteurs de la force, qu’elle soit guerrière ou religieuse, et assujettis à cette force. La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation. Avant d’être économique, l’aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l’économique est une dérive du politique, l’émergence de l’État détermine l’apparition des classes.

J’avais entendu parler de ce livre à plusieurs reprises et j’avais souvent été tenté de le lire, et c’est finalement après l’avoir vu être cité une nouvelle fois dans ma dernière lecture que je me suis enfin décidé de me lancer.

Le livre réunis d’abord dix articles de Pierre Clastres, autour des thèmes du pouvoir, de la chefferie, du rôle de la parole, et plus généralement de l’organisation sociale. Il s’achève par un dernier texte, inédit, qui synthétise la pensée de Pierre Clastres sur les sociétés « primitives » et leur rapport à la coercition et à l’État.

Pierre Clastres s’oppose à l’idée que les sociétés « primitives » soient des sociétés qui n’ont pas su ou pu atteindre un stade de développement avancé. Au contraire, il défend la thèse selon laquelle ces sociétés refusent volontairement de basculer dans un pouvoir coercitif, dans une organisation inégalitaire et inégalitaire. A ce titre, ce sont des sociétés contre l’État, des sociétés où la société lutte consciemment contre l’instauration d’un État.

Si tous les chapitres ne m’ont pas tous intéressé au même degré, l’ensemble est passionnant et le chapitre conclusif est magistral. Je comprends pourquoi ce livre est devenu un classique de l’anthropologie politique et de la pensée politique en général.

J’en ai retenu quelques extraits :

Sur le jugement de valeur porté sur les sociétés primitives vu de l’Occident :

Les sociétés primitives sont des sociétés sans État : ce jugement de fait, en lui-même exact, dissimule en vérité une opinion, un jugement de valeur qui grève dès lors la possibilité de constituer une anthropologie politique comme science rigoureuse. Ce qui en fait est énoncé, c’est que les sociétés primitives sont privées de quelque chose – l’État – qui leur est, comme à toute autre société – la nôtre par exemple – nécessaire. Ces sociétés sont donc incomplètes. Elles ne sont pas tout à fait de vraies sociétés – elles ne sont pas policées –, elles subsistent dans l’expérience peut-être douloureuse d’un manque – manque de l’État – qu’elles tenteraient, toujours en vain, de combler. Plus ou moins confusément, c’est bien cela que disent les chroniques des voyageurs ou les travaux des chercheurs : on ne peut pas penser la société sans l’État, l’État est le destin de toute société. On décèle en cette démarche un ancrage ethnocentriste d’autant plus solide qu’il est le plus souvent inconscient. La référence immédiate, spontanée, c’est, sinon le mieux connu, en tout cas le plus familier. Chacun de nous porte en effet en soi, intériorisée comme la foi du croyant, cette certitude que la société est pour l’État. Comment dès lors concevoir l’existence même des sociétés primitives, sinon comme des sortes de laissés pour compte de l’histoire universelle, des survivances anachroniques d’un stade lointain partout ailleurs depuis longtemps dépassé ? On reconnaît ici l’autre visage de l’ethnocentrisme, la conviction complémentaire que l’histoire est à sens unique, que toute société est condamnée à s’engager en cette histoire et à en parcourir les étapes qui, de la sauvagerie, conduisent à la civilisation.

Dans le même ordre d’idée :

On s’est déjà aperçu que, presque toujours, les sociétés archaïques sont déterminées négativement, sous les espèces du manque : sociétés sans État, sociétés sans écriture, sociétés sans histoire.

Sur l’idée d’économie de subsistance :

Voilà justement la vraie question : l’économie de ces sociétés est-elle réellement une économie de subsistance ? Si l’on donne un sens aux mots, si par économie de subsistance on ne se contente pas d’entendre économie sans marché et sans surplus – ce qui serait un simple truisme, le pur constat de la différence –, alors en effet on affirme que ce type d’économie permet à la société qu’il fonde de seulement subsister, on affirme que cette société mobilise en permanence la totalité de ses forces productives en vue de fournir à ses membres le minimum nécessaire à la subsistance. Il y a là un préjugé tenace, curieusement coextensif à l’idée contradictoire et non moins courante que le Sauvage est paresseux. Si dans notre langage populaire on dit « travailler comme un nègre », en Amérique du Sud en revanche on dit « fainéant comme un Indien ». Alors, de deux choses l’une : ou bien l’homme des sociétés primitives, américaines et autres, vit en économie de subsistance et passe le plus clair de son temps dans la recherche de la nourriture ; ou bien il ne vit pas en économie de subsistance et peut donc se permettre des loisirs prolongés en fumant dans son hamac.

Sur le rapport au travail et à la production :

Nous voici donc bien loin du misérabilisme qu’enveloppe l’idée d’économie de subsistance. Non seulement l’homme des sociétés primitives n’est nullement contraint à cette existence animale que serait la recherche permanente pour assurer la survie ; mais c’est même au prix d’un temps d’activité remarquablement court qu’est obtenu – et au-delà – ce résultat. Cela signifie que les sociétés primitives disposent, si elles le désirent, de tout le temps nécessaire pour accroître la production des biens matériels. Le bon sens alors questionne : pourquoi les hommes de ces sociétés voudraient-ils travailler et produire davantage, alors que trois ou quatre heures quotidiennes d’activité paisible suffisent à assurer les besoins du groupe ? À quoi cela leur servirait-il ? À quoi serviraient les surplus ainsi accumulés ? Quelle en serait la destination ? C’est toujours par force que les hommes travaillent au-delà de leurs besoins. Et précisément cette force-là est absente du monde primitif, l’absence de cette force externe définit même la nature des sociétés primitives. On peut désormais admettre, pour qualifier l’organisation économique de ces sociétés, l’expression d’économie de subsistance, dès lors que l’on entend par là non point la nécessité d’un défaut, d’une incapacité, inhérents à ce type de société et à leur technologie, mais au contraire le refus d’un excès inutile, la volonté d’accorder l’activité productrice à la satisfaction des besoins. Et rien de plus.

Sur le travail aliéné :

Pour l’homme des sociétés primitives, l’activité de production est exactement mesurée, délimitée par les besoins à satisfaire, étant entendu qu’il s’agit essentiellement des besoins énergétiques : la production est rabattue sur la reconstitution du stock d’énergie dépensée. En d’autres termes, c’est la vie comme nature qui – à la production près des biens consommés socialement à l’occasion des fêtes – fonde et détermine la quantité de temps consacré à la reproduire. C’est dire qu’une fois assurée la satisfaction globale des besoins énergétiques, rien ne saurait inciter la société primitive à désirer produire plus, c’est-à-dire à aliéner son temps en un travail sans destination, alors que ce temps est disponible pour l’oisiveté, le jeu, la guerre ou la fête. À quelles conditions peut se transformer ce rapport de l’homme primitif à l’activité de production ? À quelles conditions cette activité s’assigne-t-elle un but autre que la satisfaction des besoins énergétiques ? C’est là poser la question de l’origine du travail comme travail aliéné.

Dans la société primitive, société par essence égalitaire, les hommes sont maîtres de leur activité, maîtres de la circulation des produits de cette activité : ils n’agissent que pour eux-mêmes, quand bien même la loi d’échange des biens médiatise le rapport direct de l’homme à son produit. Tout est bouleversé, par conséquent, lorsque l’activité de production est détournée de son but initial, lorsque, au lieu de produire seulement pour lui-même, l’homme primitif produit aussi pour les autres, sans échange et sans réciprocité. C’est alors que l’on peut parler de travail : quand la règle égalitaire d’échange cesse de constituer le « code civil » de la société, quand l’activité de production vise à satisfaire les besoins des autres, quand à la règle échangiste se substitue la terreur de la dette. C’est bien là en effet qu’elle s’inscrit, la différence entre le Sauvage amazonien et l’Indien de l’empire inca. Le premier produit en somme pour vivre, tandis que le second travaille, en plus, pour faire vivre les autres, ceux qui ne travaillent pas, les maîtres qui lui disent : il faut payer ce que tu nous dois, il faut éternellement rembourser ta dette à notre égard.

Sur le pouvoir tel qu’il est perçu :

La propriété essentielle (c’est-à-dire qui touche à l’essence) de la société primitive, c’est d’exercer un pouvoir absolu et complet sur tout ce qui la compose, c’est d’interdire l’autonomie de l’un quelconque des sous-ensembles qui la constituent, c’est de maintenir tous les mouvements internes, conscients et inconscients, qui nourrissent la vie sociale, dans les limites et dans la direction voulues par la société. La tribu manifeste entre autres (et par la violence s’il le faut) sa volonté de préserver cet ordre social primitif en interdisant l’émergence d’un pouvoir politique individuel, central et séparé.

Sur les liens entre essor démographique et étatisation :

Sans songer à substituer à un déterminisme économique un déterminisme démographique, à inscrire dans les causes – la croissance démographique – la nécessité des effets – transformation de l’organisation sociale –, force est pourtant de constater, surtout en Amérique, le poids sociologique du nombre de la population, la capacité que possède l’augmentation des densités d’ébranler – nous ne disons pas détruire – la société primitive. Il est très probable en effet qu’une condition fondamentale d’existence de la société primitive consiste dans la faiblesse relative de sa taille démographique. Les choses ne peuvent fonctionner selon le modèle primitif que si les gens sont peu nombreux. Ou, en d’autres termes, pour qu’une société soit primitive, il faut qu’elle soit petite par le nombre. Et, de fait, ce que l’on constate dans le monde des Sauvages, c’est un extraordinaire morcellement des « nations », tribus, sociétés en groupes locaux qui veillent soigneusement à conserver leur autonomie au sein de l’ensemble dont ils font partie, quitte à conclure des alliances provisoires avec les voisins « compatriotes », si les circonstances – guerrières en particulier – l’exigent. Cette atomisation de l’univers tribal est certainement un moyen efficace d’empêcher la constitution d’ensembles socio-politiques intégrant les groupes locaux et, au-delà, un moyen d’interdire l’émergence de l’État qui, en son essence, est unificateur.

Et la toute fin, que je ne pouvais pas ne pas citer :

L’histoire des peuples qui ont une histoire est, dit-on, l’histoire de la lutte des classes. L’histoire des peuples sans histoire, c’est, dira-t-on avec autant de vérité au moins, l’histoire de leur lutte contre l’État.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

Discuss...

Enter your email to subscribe to updates.