Zéro Janvier

Chroniques d'un terrien en détresse – Le blog personnel de Zéro Janvier

Mélusath est le troisième roman appartenant au cycle romanesque Le Rêve du Démiurge de Francis Berthelot.

Si les deux premiers romans appartenaient à la littérature blanche et pouvaient sembler indépendants l'un de l'autre, celui-ci introduit une touche plus fantastique et commence à relier les romans les uns aux autres. Ainsi, on retrouve dans Mélusath des personnages déjà présents dans Le jongleur interrompu et surtout dans L'ombre d'un soldat. La fresque commence doucement à prendre forme.

Le récit se déroule dans le milieu du théâtre parisien, en 1970. Le Théâtre du Dragon est en difficulté, accumulant les échecs critiques et publics. La prochaine pièce, inspirée du mythe grec des Atrides, pourrait être la dernière.

On suit plus particulièrement trois personnages : Wilfried, le directeur allemand du théâtre et metteur en scène allemand ; Katri, l'actrice principale dont l'âge l'oblige à un tournant dans sa carrière ; Gus, un peintre et décorateur qui a perdu la mémoire.

Francis Berthelot offre à nouveau un très joli roman, tragique et puissant. Si tout le cycle est au niveau des trois premiers romans, cela promet de grandes choses !

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

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Le jongleur interrompu est le deuxième roman appartenant au cycle romanesque Le Rêve du Démiurge de Francis Berthelot.

Le récit se déroule dans un port de pêche du Finistère, au milieu des années 1960. Un cirque arrive et s'installe quelques jours, mené par un jongleur malade qui rêve de voir une île mythique située au large de ce village côtier avant de mourir. Il se lie avec un adolescent épileptique qui vit isolé, détesté par son grand-père et traité comme l'idiot du village.

Francis Berthelot a décidément une très jolie plume, capable en quelques pages de décrire un décor et des personnages comme le ferait un peintre. Si j'ai peut-être été légèrement moins sensible à ce récit qu'à celui de L'ombre d'un soldat, j'ai malgré tout trouvé très bon ce roman envoutant.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

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Le Rêve du Démiurge est un cycle romanesque de Francis Berthelot, composé de neuf romans publiés en l'espace d'une vingtaine d'années, entre le milieu des années 1990 et celui des années 2010. Il a pour particularité de commencer en littérature blanche avant de basculer clairement dans le fantastique.

L'ombre d'un soldat est le premier roman de ce cycle. Il nous plonge dans l'enfance et l'adolescence d'Olivier, dans une petite ville de la France des années 1950. La ville est tiraillée par des secrets et des rancoeurs, l'ombre de la guerre est encore très présente.

Cette ambiance est parfaitement rendue par Francis Berthelot, qui nous permet de suivre les pas d'Olivier, un héros tourmenté par le silence et les non-dits. Son père était prisonnier de guerre en Autriche, et sa mère a été tondue à la libération après avoir eu une relation avec un soldat allemand. Tout cela, Olivier l'ignore d'abord mais le devine.

Le roman est court mais je l'ai trouvé absolument sublime. Son héros n'est pas parfait mais parfaitement humain, aussi tourmenté que la France d'après-guerre.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

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Est-ce que je vous ai déjà dit tout le bien que je pense des travaux et des livres du sociologue Bernard Lahire ? J'enchaine en tout cas un cinquième livre de lui en un mois, et je ne m’en lasse pas. Cette fois, il s’agit de Enfances de classe, sous-titré De l'inégalité parmi les enfants, qu'il a dirigé en collaboration avec une quinzaine de sociologues à la suite d'une grande enquête menée entre 2014 et 2018 auprès d'élèves en grande section d'école maternelle. Ce pavé qui restitue les résultats de cette enquête et en tire des enseignements a été publié en 2019 au Seuil.

Naissons-nous égaux ? Des plus matérielles aux plus culturelles, les inégalités sociales sont régulièrement mesurées et commentées, parfois dénoncées. Mais les discours, qu'ils soient savants ou politiques, restent souvent trop abstraits. Ce livre relève le défi de regarder à hauteur d'enfants les distances sociales afin de rendre visibles les contrastes saisissants dans leurs conditions concrètes d'existence.

Menée par un collectif de 17 chercheurs, entre 2014 et 2018, dans différentes villes de France, auprès de 35 enfants âgés de 5 à 6 ans issus des différentes fractions des classes populaires, moyennes et supérieures, l'enquête à l'origine de cet ouvrage est inédite, tant dans son dispositif méthodologique que dans ses modalités d'écriture, qui articulent portraits sociologiques et analyses théoriques. Son ambition est de faire sentir, en même temps que de faire comprendre, cette réalité incontournable : les enfants vivent au même moment dans la même société, mais pas dans le même monde.

Rendre raison des inégalités présentes dans l'enfance permet dès lors de retracer l'enfance des inégalités, autrement dit leur genèse et leur influence sur le destin social des individus. En donnant à voir ce qui est accessible aux uns et inaccessible aux autres, évident pour certains et impensable pour d'autres dans des domaines aussi différents que ceux du logement, de l'école, du langage, des loisirs, du sport, de l'alimentation ou de la santé, cet ouvrage met sous les yeux du lecteur l'écart entre des vies augmentées et des vies diminuées. Il éclaire les mécanismes profonds de la reproduction des inégalités dans la société française contemporaine, et apporte ainsi des connaissances utiles à la mise en œuvre de véritables politiques démocratiques.

L’ouvrage est composé de 3 grandes parties :

La première partie fixe le cadre, les objectifs et la démarche méthodologique de l’enquête. C’est une sorte de passage obligé, mais qui n’est pas dénué d’intérêt.

La deuxième partie, la plus longue, détaille 18 portraits d’enfants, six issus des classes populaires, six issus des classes moyennes, et six issus des classes supérieures. L’éventail est large, et il est difficile de rester insensible en lisant certains portraits, en particulier ceux concernant des enfants des classes populaires les plus précaires, surtout quand on les compare à ceux des familles les plus favorisées.

La troisième partie analyse et compare les constats faits pendant l’enquête et en tire des enseignements sociologiques sur différentes thématiques : logement ; stabilité professionnelle et disponibilité parentale ; rapport à l’argent ; rapport à l’école ; obéissance et esprit critique ; langage ; lire et parler ; loisirs et culture ; sport ; et enfin vêtements, alimentation et santé.

Le livre s’achève sur une belle conclusion de Bernard Lahire, en deux temps : il prend d’abord un peu de recul pour aborder la question des inégalités sous un angle presque anthropologique ; il propose ensuite de ne pas s’arrêter au constat et appelle nos gouvernants à lutter véritablement contre ces inégalités sociales dès l’enfance.

Si ce livre est un gros pavé et peut sembler intimidant, je ne peux que le recommander chaudement à toutes celles et tous ceux qui veulent voir notre société en face, à travers la vie de gamins et gamines de cinq ou six ans. C’est une plongée sans filtre dans les conditions matérielles d’existence de futurs adultes dont l’avenir n’est peut-être pas encore totalement écrit, mais aux chances déjà bien inégales.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

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J'aime décidément beaucoup les travaux du sociologue Bernard Lahire, dont je découvre actuellement quelques unes des oeuvres, sur des thématiques différentes mais qui témoignent tous d'une approche méthodologique et presque épistémologique que j'apprécie.

Ici, Bernard Lahire s'intéresse à l'écriture littéraire. Dans cet ouvrage publié en 2006, il fait la synthèse d'une enquête sociologique menée auprès d'écrivains attachés d'une manière ou d'une autre à la région Rhône-Alpes, à travers un questionnaire adressés à plusieurs centaines d'écrivains, suivi d'entretiens avec certains d'entre eux.

En mettant au jour leurs conditions d'existence sociales et économique, cette enquête exceptionnelle permet de pénétrer les aspects les plus concrets du travail de dizaines d'écrivains contemporains.

Bien que les écrivains soient l'objet d'une grande attention publique, force est de constater qu'on les connaît en réalité très mal. Faute d'enquêtes sérieuses, on se contente bien souvent de la vision désincarnée d'un écrivain entièrement dédié à son art. Et l'on peut passer alors tranquillement à l'étude des textes littéraires en faisant abstraction de ceux qui les ont écrits. Ce livre fait apparaître la singularité de la situation des écrivains. Acteurs centraux de l'univers littéraire, ils sont pourtant les maillons économiquement les plus faibles de la chaîne que forment les différents “professionnels du livre”.

À la différence des ouvriers, des médecins, des chercheurs ou des patrons, qui passent tout leur temps de travail dans un seul univers professionnel et tirent l'essentiel de leurs revenus de ce travail, la grande majorité des écrivains vivent une situation de double vie : contraints de cumuler activité littéraire et “second métier”, ils alternent en permanence temps de l'écriture et temps des activités extra-littéraires rémunératrices. Pour cette raison, Bernard Lahire préfère parler de “jeu plutôt que de “champ » (Pierre Bourdieu) ou de “monde” littéraire (Howard S. Becker) pour qualifier un univers aussi faiblement institutionnalisé et professionnalisé. Loin d'être nouvelle, cette situation de double vie – dont témoignaient Franz Kafka et le poète allemand Gottfried Benn – est pluriséculaire et structurelle.

Et c'est à en préciser les formes, à en comprendre les raisons et à en révéler les effets sur les écrivains et leurs œuvres que cet ouvrage est consacré. Il permet de construire une sociologie des conditions pratiques d'exercice de la littérature. En “matérialisant” les écrivains, c'est-à-dire en mettant au jour leurs conditions d'existence sociales et économiques, et notamment leur rapport au temps, il apparaît que ni les représentations que se font les écrivains de leur activité ni leurs œuvres ne sont détachables de ces différents aspects de la condition littéraire.

La démarche de Bernard Lahire est clairement matérialiste, ce qui est très positif de mon point de vue. Il ne s'agit pas de s'intéresser seulement à la vie littéraire des auteurs et à leurs oeuvres, mais de développer ce que l'auteur décrit comme une “sociologie des conditions pratiques d'exercice de la littérature”.

Ainsi, la notion de “second métier” est centrale dans l'ouvrage, avec tout ce que cela entraîne pour les dispositions mentales et les conditions pratiques pour les écrivains : stabilité ou précarité professionnelle et financière, statut social, gestion et répartition du temps entre les activités professionnelles, privées, sociales, littéraires et extra-littéraires (interventions publiques, salons, ateliers d'écriture, etc.)

Si je devais émettre un seul bémol, ce serait pour la partie centrale qui est composée de portraits de nombreux écrivains : si l'organisation par occupation ou non d'un second métier, et par typologie de métiers (enseignement, journalisme, culture, etc.) permet de suivre un raisonnement logique et de repérer les invariants et les spécificités, l'ensemble est parfois répétitif et rébarbatif.

Malgré tout, ce livre est passionnant et réussit à mon avis à traiter la question de l'écriture et du “métier” d'écrivain avec les outils scientifiques et conceptuels de la sociologie.

Pour finir, je dois avouer que ce livre qui décrit de façon réaliste la “condition littéraire” aurait tout pour me décourager, mais il a au contraire réveillé mon envie d'écrire de nouveau. Le plus gros souci, central dans l'ouvrage, c'est la place que doit prendre l'écriture dans une vie déjà bien remplie. Travaillant à temps plein, prendre du temps pour l'écriture se ferait forcément au détriment d'autres activités, la première étant aujourd'hui la lecture. Pour moi, le dilemme est donc le suivant : lire ou écrire ? La réponse est évidemment “les deux”, mais dans quelle proportion ?

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

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La Grâce politique du monastère, sous-titré Une utopie pour notre temps, est un essai du journaliste indépendant Timothée de Rauglaudre, publié en avril 2025 au Seuil.

Dans notre monde capitaliste, où les régimes autoritaires se multiplient et les crises écologiques s’amplifient, cet essai propose d’envisager la vie dans les monastères comme une utopie en acte, riche d’enseignements politiques. Si les traditions monastiques naissent d’une « fuite du monde », elles ne lui sont pas pour autant hermétiques. Depuis les Pères et Mères du désert en Orient, puis saint Benoît de Nursie en Occident, elles témoignent même à travers les siècles qu’un mode alternatif d’existence est possible.

C’est à la recherche de ces expériences politiques que l’auteur est parti, au cours d’une enquête à la fois historique et contemporaine auprès d’hommes et de femmes de diverses communautés, du Tarn à l’Isère.

Que signifie, concrètement, mettre ses biens en commun et renoncer à la propriété privée ? Ou encore participer à l’exercice d’un pouvoir délibératif ? La sobriété écologique a-t-elle à apprendre des monastères ? Quelle valeur acquerrait le travail s’il était apprécié indépendamment de sa productivité, comme c’est le cas pour les moines et les moniales ? Quelles perspectives ouvre, dans le contexte de la « crise migratoire », l’hospitalité inconditionnelle qu’ils et elles offrent ?

Autant de pratiques que jamais l’auteur ne pose en modèles, mais dont il montre la fécondité et la puissance libératrice.

J'ai découvert ce livre grâce à un entretien que son auteur avait accordé il y a quelques mois à l'historien Julien Théry dans une émission sur Le Média. Sans cela, je serais peut-être passé à côté, tant son sujet peut sembler éloigné de mes préoccupations habituelles. Heureusement, l'angle choisi par l'auteur, tel qu'il était présenté lors de l'entretien, a attiré ma curiosité. Je dis “heureusement”, car j'ai trouvé cette lecture passionnante et éclairante.

Dans cette enquête, Timothée de Rauglaude propose de considérer le monastère, non pas comme un modèle à suivre, mais comme une source de réflexion sur notre société moderne capitaliste d'inspiration pour nos luttes et nos résistances. Pour cela, il retrace l'historique du monachisme, principalement chrétien, et présente des expériences contemporaines dans des monastères qu'il a eu l'occasion de visiter.

L'auteur aborde plusieurs thématiques : – l'organisation sociale à la fois horizontale (tous les moines ou moniales ont “voix au chapitre”) et verticale (avec l'autorité dite servile de l'abbé, souvent élu par ses pairs) – le refus de la propriété individuelle et la mise en commun des possessions – le rapport au travail, libéré des considérations de performance et d'efficacité – l'hospitalité et le rapport à “l'étranger” (au sens large) – l'écologie, le rapport au territoire et aux limites – la paix et le rapport aux conflits – l'articulation entre lutte et contemplation

Timothée de Rauglaudre ne cache pas qu'il est croyant, converti au catholicisme depuis quelques années, tout en étant engagé dans des luttes d'émancipation sociale. Cela se ressent évidemment, avec de multiples références au texte biblique et à la tradition chrétienne, à laquelle j'ai été assez hermétique. Cela ne m'a pas empêché de trouver ce livre passionnant et enrichissant, à la fois pour ma culture personnelle et comme source de réflexion en tant que citoyen engagé.

J'ai trouvé que tout au long du livre l'auteur fait un excellent travail pour articuler les aspects religieux et politiques, à faire le lien entre ce qui relève d'une part de la religion, de la foi, et d'autre part des enseignements que des militants peuvent en tirer.

Si je peux me permettre ce jeu de mots, ce livre a été pour moi une divine surprise. L'athée que je suis, qui n'a pas reçu d'éducation religieuse, aurait pu passer complètement à côté de ce livre, et cela aurait été dommage car c'est une très belle porte d'entrée vers des réflexions particulièrement riches.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

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Après avoir lu et apprécié L'Allemagne de Weimar : 1919-1933 de Christian Baechler grâce au dernier livre de Johann Chapoutot, j'ai poursuivi ma découverte de ses recherches sur l'histoire allemande avec ce pavé : La trahison des élites allemandes (1770-1945), publié en 2021 chez Passés Composés.

Comment et pourquoi une élite cultivée a-t-elle abdiqué face au nazisme ? C’est la réponse à laquelle un des plus grands spécialistes de l’Allemagne répond dans ce livre.

Christian Baechler trace l’itinéraire ignoré d’une bourgeoisie culturelle méconnue de la fin du XVIIIe siècle à la Seconde Guerre mondiale. Le parlement de Francfort de 1848-1849 marque l’apogée de son influence politique, qui décline dans l’Allemagne bismarckienne. Confrontée au développement de la société industrielle, elle subit une « crise existentielle » qu’elle surmonte par le nationalisme. Accentué par la défaite de 1918, par une flambée d’antisémitisme et par la crise des années 1930, ce nationalisme devient raciste. Ce sont des conditions favorables à une adhésion au national-socialisme pour certains ou au retrait dans l’abstention ou l’indifférence pour la plupart. Toutes les conditions étaient réunies pour qu’elle se compromette dans l’entreprise hitlérienne.

Voici la fresque totale, fascinante et apocalyptique de l’effondrement d’une des élites les plus prometteuses de l’ère moderne.

Christian Baechler tente de répondre, en tant qu'historien, à cette question : “Comment et pourquoi une élite cultivée a-t-elle abdiqué face au nazisme ?”. Pour cela, il relate l'évolution de la bourgeoisie culturelle allemande de la fin du XVIIIe siècle jusqu'en 1945, de l'humanisme des Lumières jusqu'à la complicité voire l'enthousiasme coupable face au nazisme.

L'ouvrage est organisé en 4 grandes parties chronologiques, chacune des parties étant ensuite de chapitres chronologiques ou thématiques. À défaut d'un résumé détaillé dont je serais bien incapable, en voici un aperçu à travers une version synthétique de la table des matières :

La bourgeoisie culturelle : formation et idéal culturel d'un nouveau groupe social (1770-1820/1830) Chapitre 1 – La formation d'un nouveau groupe social : la « bourgeoisie culturelle » (1770-1830) Chapitre 2 – L'idéal de la Bildung néo-humaniste Chapitre 3 – Le nouveau concept de Bildung et la société : les réformes de l'enseignement en Prusse (1807-1815)

La bourgeoisie culturelle et le mouvement libéral et national (1815-1871) Chapitre 4 – Libéralisme et réaction : du congrès de Vienne à la révolution de 1848-1849 Chapitre 5 – La bourgeoisie culturelle et l'unité allemande (1850-1871)

La bourgeoisie culturelle : crise d'identité et pessimisme culturel (1870-1918) Chapitre 6 – Expansion numérique et diversification de la bourgeoisie culturelle Chapitre 7 – La crise du libéralisme et la marginalisation politique de la bourgeoisie culturelle Chapitre 8 – Critique de la civilisation et « pessimisme culturel » Chapitre 9 – L'aspiration des élites intellectuelles à la direction morale de la nation (1914-1918)

La crise de la bourgeoisie culturelle (1919-1945) Chapitre 10 – L'évolution du groupe social de la bourgeoisie culturelle Chapitre 11 – La bourgeoisie culturelle face à la démocratie de Weimar (1919-1933) Chapitre 12 – Une hégémonie culturelle menacée (1919-1933) Chapitre 13 – La bourgeoisie culturelle et le nazisme (1933-1945)

Le texte très dense mais absolument passionnant du début à la fin. Le sujet peut sembler très spécialisé, mais à travers l'évolution de la bourgeoisie culturelle allemande, Christian Baechler nous propose une histoire du libéralisme, des espoirs qu'il a suscités, des intérêts qu'il a servis, des échecs qu'il a provoqués, et des compromissions dans lesquels il s'est vautré. L'auteur est probablement un peu moins sévère que moi, mais c'est ainsi que j'ai interprété le récit qu'il a fait de cette histoire des élites allemandes entre la fin du XVIIIe siècle et le milieu du XXe.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

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La trilogie californienne de Kim Stanley Robinson est composée de trois romans publiés entre 1984 et 1990, dans lesquels l’auteur américain de science-fiction imagine trois futurs possibles pour la Californie, et en particulier pour le comté d’Orange.


1. The Wild Shore

2047 : for the small Pacific Coast community of San Onofre, life in the aftermath of a devastating nuclear attack is a matter of survival, a day-to-day struggle to stay alive. But young Hank Fletcher dreams of the world that might have been, and might yet be — and dreams of playing a crucial role in America’s rebirth.

Dans le premier roman de la trilogie, The Wild Shore, publié en 1984, Kim Stanley Robinson imagine une Californie post-apocalyptique, après que les États-Unis aient été dévastés par une attaque nucléaire russe et mis depuis en quarantaine par les Nations Unies. Sur la côte ouest, la flotte japonaise surveille les survivants et tente d’empêcher toute réunification des communautés isolées.

Le protagoniste, Henry, est un adolescent de dix-sept ans qui vit dans un petit village côtier où quelques habitants tentent de survivre de pêche, d’agriculture, et d’échanges avec les communautés voisines. Avec ses amis, il rêve d’aventure, sans avoir conscience des dangers qui les entourent, malgré les mises en garde de Tom, le vieux professeur, si vieux qu’il a connu l’Amérique « d’avant ».

Je crois qu’il s’agit du premier roman publié par Kim Stanley Robinson, et je dois dire que j’ai été impressionné. Pour un premier roman, c’est une sacrée réussite. J’ai aimé le décor qu’il a imaginé, les personnages qu’il met en scène, et le récit qu’il nous permet de suivre.

Ce qui ajoute un certain charme à ce roman, quatre décennies après sa publication, c’est de voir le futur imaginé par Kim Stanley Robinson au milieu des années 1980, avec les préoccupations de l’époque : l’ennemi restait l’Union soviétique et son arsenal nucléaire, le Japon la puissance montante dans la Pacifique, et la Chine n’est quasiment pas citée.


2. The Gold Coast

2027 : Southern California is a developer’s dream gone mad, an endless sprawl of condos, freeways, and malls. Jim McPherson, the affluent son of a defense contractor, is a young man lost in a world of fast cars, casual sex, and designer drugs. But his descent in to the shadowy underground of industrial terrorism brings him into a shattering confrontation with his family, his goals, and his ideals.

Le deuxième tome de la trilogie, The Gold Coast, publié en 1988, nous plonge dans une Californie dystopique, où Kim Stanley Robinson a poussé à fond les curseurs du capitalisme et de l’ultra-libéralisme déjà triomphant à l’époque de l’écriture du roman.

D’une certaine façon, il s’agit d’une vision cauchemardesque et à peine déformée de la Californie d’aujourd’hui, en tout cas telle que l’auteur pouvait l’imaginer à l’époque. C’est le règne de la voiture et de l’urbanisation à outrance, quand même les parcs nationaux sont sacrifiés au profit de projets immobiliers démesurés.

Kim Stanley Robinson adopte ici une narration plus chorale : si Henry était clairement le protagoniste du premier roman, et si Jim, lui aussi amoureux des livres, semble son alter-égo et se situe au coeur du récit, nous suivons également son groupe d’amis mais aussi sa famille. Chaque personnage est intéressant à suivre et émouvant à sa façon. Je dois dire que la ligne narrative d’Abe m’a particulièrement touché.

A travers le personnage de Dennis, le pire de Jim, ingénieur malmené par un manager toxique dans une compagnie d’armement, l’auteur propose une critique féroce du monde de l’entreprise, du management, et du complexe militaro-industriel.

J’avais un peu d’appréhension en commençant ce deuxième roman de la trilogie, car sa version du futur de la Californie était celle qui me séduisait le moins, sans doute parce qu’elle est trop proche de notre présent ou du futur très proche que nous pouvons apercevoir. Finalement, j’ai beaucoup aimé ce roman, grâce à ses personnages très vivants, son récit captivant, et au talent de romancier de Kim Stanley Robinson. Je me demande même si je ne l’ai pas trouvé encore meilleur que le premier.


3. Pacific Edge

2065 : In a world that has rediscovered harmony with nature, the village of El Modena, California, is an ecotopia in the making. Kevin Claiborne, a young builder who has grown up in this “green” world, now finds himself caught up in the struggle to preserve his community's idyllic way of life from the resurgent forces of greed and exploitation.

Le dernier tome de la trilogie californienne, Pacific Edge, publié en 1990, met en scène la Californie comme une utopie éco-socialiste, qui a fait le choix d’un usage raisonné des ressources naturelles et de la technologie, mais où la menace du capitalisme tentateur n’a pas totalement disparu.

Le protagoniste est Kevin Claiborne, un jeune trentenaire qui rénove des maisons dans une petite communauté urbaine en Californie. Quand le roman commence, il vient de rejoindre le conseil municipal pour le « parti vert » et s’oppose très vite au nouveau maire et ses projets de développement immobilier. Cette opposition est renforcée par leur rivalité pour le coeur de Ramona, une amie d’enfance de Kevin.

Le récit de ce troisième roman est sans grand surprise et n’est peut-être pas celui qui m’a le plus passionné, mais j’ai bien aimé sa toile de fond. Kevin et ses proches nous permettent de découvrir une Californie éco-socialiste qui a fait des choix forts, notamment sur la gestion de l’eau comme un commun qui doit être exclu de la loi du marché, mais qui s’apprête à céder à nouveau aux sirènes du capitalisme et son illusoire « progrès ».

Le roman se lit bien et complète très bien les deux premiers. Je ne sais pas ce que j’en aurais pensé s’il s’agissait d’un roman indépendant, mais en tant que dernier tome de la trilogie, il fonctionnement parfaitement.


Conclusion

Les trois livres qui composent la trilogie californienne nous parlent du rapport entre la civilisation et les espaces naturels au sein desquels elle s’épanouit. Avec leurs trois futurs de la Californie, ils proposent d’explorer trois approches des liens entre technologie et nature, entre progrès et bonheur, entre individualité et communauté.

Dans chacun des trois romans, tel un fil rouge, le personnage de Tom Barnard, vieux mentor des protagonistes, sert de garant de la mémoire du passé et de témoin des changements, pour le meilleur comme pour le pire. Il est à la fois l’alter-ego de l’auteur et du lecteur, qui tous deux connaissent le monde réel et les chemins vers ces futurs possibles, plus ou moins désirables.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

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This Radical Land, A Natural History of American Dissent, est un livre de l’historien américain Daegan Miller, publié en 2018 par The University of Chicago Press, et consacré à des idées et des expériences radicales dans l’histoire des États-Unis d’Amérique, en lien avec « l’espace sauvage », traduction approximative du concept de wilderness inventé au XIXe siècle par les nord-américains.

“The American people sees itself advance across the wilderness, draining swamps, straightening rivers, peopling the solitude, and subduing nature,” wrote Alexis de Tocqueville in 1835. That's largely how we still think of nineteenth-century America today: a country expanding unstoppably, bending the continent's natural bounty to the national will, heedless of consequence. A country of slavery and of Indian wars. There's much truth in that vision.

But if you know where to look, you can uncover a different history, one of vibrant resistance, one that's been mostly forgotten. This Radical Land recovers that story. Daegan Miller is our guide on a beautifully written, revelatory trip across the continent during which we encounter radical thinkers, settlers, and artists who grounded their ideas of freedom, justice, and progress in the very landscapes around them, even as the runaway engine of capitalism sought to steamroll everything in its path. Here we meet Thoreau, the expert surveyor, drawing anticapitalist property maps. We visit a black antislavery community in the Adirondack wilderness of upstate New York. We discover how seemingly commercial photographs of the transcontinental railroad secretly sent subversive messages, and how a band of utopian anarchists among California's sequoias imagined a greener, freer future. At every turn, everyday radicals looked to landscape for the language of their dissent—drawing crucial early links between the environment and social justice, links we're still struggling to strengthen today.

Working in a tradition that stretches from Thoreau to Rebecca Solnit, Miller offers nothing less than a new way of seeing the American past—and of understanding what it can offer us for the present . . . and the future.

Outre une introduction, un interlude, et une conclusion, le livre se compose de quatre longs chapitres :

  1. At the Boundary with Henry David Thoreau, sur la passion éprouvée par l’auteur de Walden pour une rivière et ses alentours, dans le Massachusetts
  2.  The Geography of Grace : Home in the Great Northern Wilderness, sur une communauté anti-esclavagiste dans les montagnes reculées du nord de l’État de New-York
  3. Revelator’s Progress : Sun Pictures of the Thousand-Mile Tree, sur les photographies de la nature prises par un photographe au XIXe siècle, à l’époque de la construction de la grande ligne ferroviaire transaméricaine
  4. Possession in the Land of Sequoyah, General Sherman, and Karl Marx, sur une communauté socialiste qui s’était installée au XIXe siècle au coeur de ce qui est désormais devenu le Sequioa National Park en Californie, connu par ses séquoias géants

J’espérais beaucoup de ce livre et malheureusement j’ai été un peu déçu.

D’abord car l’un des quatre chapitres, le troisième pour le pas le citer, m’a laissé totalement indifférent et m’a même vraiment ennuyé, ce qui signifie que je suis passé à côté d’un quart du livre.

Ensuite parce que les autres chapitres m’ont certes intéressé, mais sont malgré tout un peu longs et difficiles à lire. Le style de Daegan Miller est littéraire, c’est très joli à lire, mais pas forcément très accessible quand on s’attend à lire de la non-fiction classique, plus portée sur le factuel que sur l’esthétique. Je trouve tout à fait louable de vouloir écrire de la littérature de non-fiction de qualité, mais en l’occurrence pour ce livre j’ai trouvé que l’aiguille penchait trop vers la littérature et pas assez vers la non-fiction.

Malgré tout, il y a de très beaux passages sans ce livre, qui m’a également appris des choses que j’ignorais totalement sur l’histoire des États-Unis et notamment de sa contre-culture, loin du discours dominant sur le capitalisme triomphant.

Je sors donc un peu mitigé de cette lecture : le thème et les sujets abordés avaient tout pour me plaire, la promesse est en partie remplie car j’en ressors « enrichi » intellectuellement, mais la forme m’a un peu gêné.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

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À quoi sert encore l’histoire ? est un essai d’Antoine Resche publié en décembre 2024 chez Qui Mal Y Pense. Historien de formation, avec un doctorat sur la ligne transatlantique au début du XXe siècle, l’auteur est également vulgarisateur historique depuis dix ans sur sa chaîne YouTube Histony et son blog Veni Vidi Sensi.

Valeur sûre des rayons de librairie, faiseuse de célébrités télévisuelles et figure tutélaire de nombreux débats politiques, l'histoire tient, partout, une place à part. Il faut dire que la discipline fascine. Mais pourquoi sommes-nous aussi sensibles et fidèles aux chants de Clio, quand bien même ses mélodies médiatiques semblent aujourd'hui cacophonie ? Doit-on se réjouir que l'étude du passé attire toujours autant les citoyens, les curieux de tout bord et les étudiants ? Et, plus largement, à quoi sert en-core l'histoire ? C'est à l'épineuse question du rôle et de l'intérêt de sa discipline que s'attaque Antoine Resche, docteur en histoire et vulgarisateur historique, dans ce petit essai. Avec un ton, un style et une honnêteté intellectuelle que les habitués de sa chaîne Youtube Histony retrouveront avec plaisir. Et qui ne manquera pas de séduire les autres !

J’ai découvert Antoine Resche il y a plusieurs années grâce à sa chaîne YouTube et à son blog, d’abord à travers sa série de vidéos et d’articles sur la Révolution Française, et je suis depuis son contenu avec un intérêt jamais démenti. J’apprécie sa démarche scientifique et son honnêteté intellectuelle : s’il passe beaucoup de temps à lire des ouvrages universitaires pour préparer ses contenus fouillés et partager l’état des connaissances académiques, il nous invite aussi à ne pas le croire sur parole et il nous donne les moyens d’aller vérifier par nous mêmes, notamment grâce à une bibliographie toujours riche et pertinente. Il aborde l’histoire comme une discipline vivante, où les approches et les questionnements évoluent et se complètent, où le doute est sain quand il s’appuie sur une démarche scientifique, où les savoirs sont cumulatifs voire peuvent être remis en cause par des recherches ultérieures.

C’est cette vision de l’histoire qu’il défend dans ce petit livre d’environ cent vingt pages. Après une courte préface signée par André Loez, lui aussi historien et animateur de l’excellent podcast Paroles d’histoire, Antoine Resche nous propose d’interroger l’utilité de l’histoire, le rôle qu’elle peut jouer ou que l’on tente de lui faire jouer. Les titres des cinq chapitres résument bien les différentes facettes de la discipline historique et de ses usages (et mésusages) publics :

  • Une histoire passionnante
  • Tirer les leçons de l’histoire ?
  • Un passé fédérateur à double tranchant
  • Une école de la pensée méthodique
  • L’autodéfense intellectuelle … contre soi

Le résultat est à la hauteur de mes attentes : dans un style vivant et percutant, en n’hésitant pas à s’appuyer sur son parcours personnel d’enfant et d’adolescent amateur d’histoire, puis d’historien et de vulgarisateur, Antoine Resche propose un beau et juste plaidoyer pour l’histoire, à la fois comme centre d’intérêt qui peut être passionnant et comme discipline scientifique qui doit être rigoureuse.

Zéro Janvier@zerojanvier@diaspodon.fr

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